Bayrou assume son passage à gauche.
Les Français l'avaient vu avant que lui ne l'admette. Le chef du Modem revendique le mot "centre gauche", et se réfère à Mitterrand.
Paru dans leJDD
François Bayrou, ici avec Marielle de Sarnez, adresse une main tendue à la gauche. (Maxppp)
Un homme de droite peut-il devenir un homme de gauche? Ce n’est pas un sujet de science politique, juste l’équation personnelle de François Bayrou. Une équation qu’il a tranchée, sans se l’avouer. Il préfère se dire de "centre gauche", un mot qui ne lui fait pas "peur". Se confiant au JDD, il ajoute: "Pour moi, le mot gauche n’est pas une injure." Au contraire, un blason à relever. Parfois même, quand Bayrou entend des gens de gauche renier ce qu’ils sont, défendre le libéralisme par exemple, ou privatiser plus que la droite quand ils sont au pouvoir, il se dit qu’il y a un défi. "Il y avait des valeurs de droite et de gauche: la droite, c’était l’ordre et la gauche, le mouvement, analyse-t-il. Mais aujourd’hui, au pouvoir, la droite amène le désordre et la gauche n’est plus en mouvement. Ces étiquettes-là comme l’exclusion qu’elles entraînaient ne sont plus de saison, rien n’est plus actuel que de se tendre la main et se reconnaître."
Mitterrand? "Plus à droite que moi"
Une main tendue qu’il devrait assumer ce dimanche, dans son discours de clôture de l’université de rentrée du Modem à La Grande-Motte. Longtemps François Bayrou a été de droite. Le 10 mai 1981, par exemple. Il s’en souvient toujours: "J’avais 29 ans, j’étais un jeune animateur de la campagne de Giscard, chez moi, à Pau. J’étais sonné par les résultats, je suis allé boire un pot chez des amis. Ils buvaient du champagne avec leurs voisins, une famille très riche. Des 'bourges', vous n’imaginez pas, qui fêtaient la victoire de Mitterrand comme s’ils avaient été toute leur vie des militants de la gauche prolétaire, je m’en souviens comme d’une escroquerie de l’histoire!" Il s’en amuse aujourd’hui. Mais cette image, des riches fêtant un ancien homme de droite élu président de gauche, lui est restée.
Bayrou sur les traces de Mitterrand? Si c’était vrai! Il a été son ministre de l’Education nationale sous le gouvernement de cohabitation dirigé par Balladur, entre 1993 et 1995. Parfois, Mitterrand lui disait qu’il lui succéderait… Evidemment, le vieil homme disait ça à tout le monde, mais… En attendant, Bayrou médite sur l’itinéraire de cet homme "plus à droite que moi" et devenu le seul président socialiste de la Ve République. Mitterrand était l’homme de la première gauche, de ce substrat marxiste qu’il savait manier pour se faire applaudir par le peuple de gauche, Bayrou serait plutôt proche de la "deuxième gauche", celle de Michel Rocard ou de Jacques Delors – le "centre progressiste".
L’agrégé de lettres assume tous les choix littéraires et idéologiques de cette école de pensée. Bayrou est résolument pour Camus et contre Sartre. "Camus n’a pas une conception radicale de l’histoire, il ne la dépouille pas… et il n’oublie pas sa mère." Quand il était ministre de l’Education nationale, Bayrou avait fait lire la lettre écrite par Camus à son instituteur quand il s’est vu décerner le prix Nobel de littérature. Le patron du Modem est pour Furet contre Vovelle ou Soboul, les historiens marxisants de la Révolution française. Il a d’ailleurs relu récemment des écrits de François Furet dont il se revendique "amicalement et intellectuellement proche".
Dix ans
Bayrou n’est plus de droite, depuis longtemps. Il a voulu incarner une troisième voie, un centre qu’il est contraint de rapprocher de la gauche. Il le consent, mais ce que Bayrou ne veut pas, c’est se renier. "Oui j’ai changé, nous avons bougé, pas par goût du mouvement, mais par nécessité du temps." Quand a-t-il basculé? Bayrou se souvient parfaitement du jour où il s’est dit que ce n’était plus possible: "C’était il y a dix ans, quand des présidents de région se sont fait élire grâce à des accords passés avec le Front national. Ce sont des gens que je connaissais bien, mais là, c’était impossible." Et puis, il y eut ce sentiment, diffus à l’origine, de son refus profond du sarkozysme, "quand j’ai commencé à comprendre que s’installait en France la domination des puissants sur les autres, celle de l’argent, du contrôle des médias." Il n’en est pas encore à prôner la lutte des classes…
Mais tout l’été, Bayrou a effectué un retour au peuple, lors de sa cure de silence: "Je me suis désintoxiqué de la politique, c’est une drogue vous savez?" Réfugié dans son village béarnais, "une terre très à gauche", s’amuse-t-il, il a revu les Français. "J’ai fait une plongée profonde dans le peuple dont je suis, je n’ai pas à faire d’effort, il suffit d’ouvrir la porte de la maison. Je retrouve mes copains d’enfance, ils sont plombiers, maçons, électriciens, chômeurs, je connais leurs vies, le niveau de leurs retraites, je vois leurs enfants, ce qu’ils ont en tête." Pour son retour à la parole, il veut parler de cette France qui souffre. "Ceux qui sont, qui se sentent sans recours" dans une société dominée par l’argent.
Mitterrand aussi, quand il avait entrepris de séduire la gauche, savait dénoncer "l’argent qui corrompt jusqu’à la conscience des hommes." Mais Mitterrand, lui, avait conquis le PS, quand Bayrou reste son concurrent, avant d’être, sans doute, un jour son allié. Marielle de Sarnez, son bras droit et son éclaireur, l’a redit à l’université d’été: "Il n’y a pas une feuille de papier à cigarettes entre les sociaux- démocrates et nous." Face à Sarkozy, Bayrou devra avoir les socialistes avec lui. Donc accepter aussi de les soutenir s’ils restent plus forts que lui.